#Bleue ou la célébration de la douleur sentimentale

bleueC’est inéluctable, un jour ou l’autre notre maison sera trop petite pour accueillir tous nos livres. Nous avons toujours eu pas mal de bouquins mais la situation ne s’arrange pas depuis que mon épouse est libraire… Tant que mon espace vital n’est pas encore tout à fait saturé, je profite de ce joyeux bordel pour piocher de temps en temps mes lectures dans les épreuves non corrigées que ramène ma dulcinée. C’est ainsi que je feuillette régulièrement des romans jeunesse, le plus souvent, je dois l’avouer, sans grande conviction. Il m’arrive cependant de tomber sur des titres qui retiennent un peu plus mon attention que les autres, voire qui parviennent réellement à me passionner. C’était par exemple le cas récemment du premier volet de Ciel, une superbe dystopie signée Johan Héliot. Tout ça pour dire que je découvre petit à petit que la littérature jeunesse ne se limite pas aux blockbusters surmédiatisés et aux histoires mièvres, on y trouve aussi de vraies petites pépites. #Bleue de Florence Hinckel fait justement partie de ces romans qui vous prennent au cœur et qui ne vous lâchent pas sans vous avoir transmis un peu d’eux-mêmes.

On est ici projeté dans un futur proche où le moyen a été trouvé d’annihiler totalement la douleur émotionnelle. Vous avez perdu un de vos proches ou vous venez de vous faire plaquer ? Pas de soucis, vous pouvez vous faire oblitérer pour ne pas souffrir, pour continuer de vous divertir sans arrière-pensée. La seule trace visible de ce traitement dernier cri sera un petit point bleu apposé à votre poignet, ça et peut-être un regard un peu moins pétillant sur le monde… Si les adultes se plient à l’exercice de leur propre gré, on oblige les mineurs à y passer dès qu’ils montrent des signes de déprime. Florence Hinckel nous décrit un affreux monde idéal où l’individu est réduit à l’état de consommateur passif, égoïste et servile, une dictature du bonheur factice. On connait la chanson, il s’agit bien entendu de mettre en évidence des mécanismes qui sont déjà en germe dans notre vie de tous les jours. D’ailleurs l’omniprésence des réseaux sociaux constitue l’une des cibles les plus évidentes du roman. Ces derniers exercent une véritable tyrannie de l’intimité pour reprendre la belle formule de Richard Sennett. Les deux adolescents qui sont au cœur du récit devront se débattre pour retrouver leur liberté de ressentir.

Si la trame principale place #Bleue du côté des récits d’anticipation, le style de Florence Hinckel joue clairement sur le registre de l’émotion. Ici peu de figures de style alambiquées, l’écriture est simple, les phrases sont souvent courtes, les états d’âme des deux narrateurs sont laissés à l’état brut. On se retrouve avec un roman tout en sensibilité qui palpite entre nos mains. Cette rencontre avec le style de Florence Hinckel a attisé ma curiosité, aussi je me suis jeté sur un autre de ses romans : Hors de moi traite d’un sujet qui me touche certainement un peu moins (la grossesse d’une jeune fille…) mais j’ai retrouvé cette écriture à fleur de peau qui m’avait subjugué dans #Bleue. Aujourd’hui je suis sans doute un peu trop vieux, un peu trop usé pour profiter pleinement d’un tel roman, mais pas de doute, j’aurai adoré traverser l’adolescence avec #Bleue à la main. Il m’aurait aidé à comprendre que nos peines nous permettent aussi de nous construire, qu’une déprime n’est pas une vaine plongée dans un trou sans fond, qu’elle permet aussi de poser les fondations pour forger un plus bel avenir.

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